La course sacrifiée

Pavillons N sur C
Code international :
signal de détresse

La Solitaire du Figaro.1970 – 2027.

Sauf sursaut, la plus grande école de course au large du monde disparaîtra à l'issue de l'édition 2027. Non par manque de succès — elle n'a jamais réuni autant de marins — mais par la décision d'une seule entreprise : son organisateur. Personne d'autre n'a été consulté. C'est une mort annoncée. Elle n'est pas encore certaine : rien n'est signé pour 2028, et une communauté entière a le temps de se faire entendre.

Tribune d'opinion Décision annoncée le 17 juillet 2026 Mise à jour : août 2026

Ce qui a été décidé

Les faits, sans commentaire

Le 17 juillet 2026, le Groupe Figaro, propriétaire de l'épreuve, et OC Sport Pen Duick, son organisateur, annoncent conjointement que La Solitaire du Figaro se disputera en Ocean Fifty à partir de l'édition 2028. L'édition 2027 sera la dernière courue en Figaro Bénéteau 3.

La classe Ocean Fifty regroupe onze trimarans de 15 mètres — un plafond fixé par ses propres règles. Ce sont des prototypes construits entre 2009 et 2023, sous jauge à restrictions : des bateaux comparables, pas des bateaux identiques.

La classe Ocean Fifty confirme avoir été consultée en amont : son communiqué commence par « Quand la proposition nous a été faite par OC Sport Pen Duick ». Aucune consultation équivalente de la Classe Figaro Bénéteau, des skippers du circuit ou des pôles de formation n'a été rendue publique. Une classe a reçu la proposition. L'autre a découvert la décision.

36 → 11
Concurrents au départ
Flotte 2026 → plafond Ocean Fifty
× 25
Multiplication du budget
d'une campagne annuelle
35 ans
De monotypie stricte
supprimés d'un trait
0
Consultation des marins,
des villes et de la classe historique

Le cœur du scandale

Un bien commun, gouverné comme une propriété privée

La Solitaire du Figaro est, juridiquement, une propriété : un nom déposé, un droit d'exploitation, un mandat d'organisation. Elle est, moralement et matériellement, un patrimoine collectif : cinquante-sept ans de valeur accumulée par des gens qui n'ont jamais eu le moindre droit dessus. Toute la crise de juillet 2026 tient dans l'écart entre ces deux réalités.

Qui a bâti ce patrimoine

  • Des milliers de marins, sur cinquante-sept éditions, dont beaucoup ont engagé leurs propres économies pour prendre un départ
  • Les villes-étapes et leurs contribuables — chaque escale est financée en partie par des marchés publics des collectivités
  • Les bénévoles des ports, des clubs et des villages de course, à chaque édition depuis 1970
  • Un chantier naval et ses ouvriers, qui ont conçu et construit trois générations de monotypes pour cette course
  • Les pôles de formation et la fédération, qui ont calibré toute la filière française sur cette épreuve
  • Des centaines de sponsors, de la PME régionale au partenaire titre, qui ont porté les campagnes des skippers
  • Le public des pontons, qui a fait de chaque escale une fête populaire gratuite

Qui a décidé de son sort

  • Deux signatures : le propriétaire de la marque et son organisateur mandaté — pour une seule initiative, celle de l'organisateur
  • Une réflexion à huis clos de plusieurs mois, jamais rendue publique
  • Une consultation : celle de la classe qui bénéficie de la décision — et d'elle seule
  • Une annonce, le 17 juillet 2026
  • Zéro voix pour les marins, la classe historique, les pôles, les villes, les bénévoles ou le public

Comment un patrimoine de cette taille peut-il être défait en une annonce ? Parce que rien ne le protège. Il n'existe aucune charte de la Solitaire, aucun texte fondateur, aucun statut d'épreuve. La monotypie elle-même — le principe que tout le monde croit constitutif de la course — ne repose que sur une décision d'organisateur prise en 1991. Ce qu'une décision d'organisateur a fait, une décision d'organisateur vient de le défaire. L'« ADN » que chacun invoque, y compris le partenaire titre en claquant la porte, n'a jamais eu d'existence juridique.

Et il y a plus troublant encore : le commun finance, mais ne décide pas. Chaque escale de la Solitaire est soutenue par l'argent public — marchés notifiés par les villes, subventions des régions, mise à disposition des ports et des services municipaux. Les collectivités paient une partie de l'événement chaque année ; aucune n'a été consultée sur sa transformation.

Que l'on nous comprenne bien : nous ne contestons pas le droit de propriété du Groupe Figaro, ni la validité du mandat d'OC Sport Pen Duick. Tout ce qui s'est passé le 17 juillet est parfaitement légal. C'est précisément le scandale. Un patrimoine sportif construit par des milliers de personnes pendant un demi-siècle peut être transformé de fond en comble par une poignée de décideurs, sans qu'aucun de ceux qui l'ont bâti n'ait voix au chapitre — parce que sa gouvernance ne leur en donne aucune.

Ce que nous contestons, c'est l'exercice solitaire d'un droit privé sur une chose commune. Le droit français connaît cette tension et l'a tranchée pour les pierres : un château classé appartient à son propriétaire, et pourtant celui-ci ne peut ni le raser, ni en vendre les gargouilles, ni le transformer en centre commercial — parce que la loi reconnaît qu'un patrimoine dépasse son titre de propriété. Ce qui se joue ici, c'est un château rasé par son gestionnaire, en toute légalité, parce que personne n'a jamais pensé à classer les courses. La Solitaire n'a aucune protection de ce type. Sa seule protection, c'est nous.

Le nom leur appartient. L'histoire appartient à tout le monde.

Pièce à conviction nº1

Cinquante-sept noms

Voici ce que l'on s'apprête à interrompre. Chaque ligne est une année de mer. Cherchez dans cette liste les vainqueurs du Vendée Globe, de la Route du Rhum, des grandes courses en équipage : ils y sont presque tous, et c'est ici qu'ils ont été découverts. Ce palmarès n'est pas une archive — c'est le vivier de la voile française, en activité continue depuis 1970.

  • 1970Joan de Kat
  • 1971Michel Malinovsky
  • 1972Jean-Marie Vidal
  • 1973Gilles Le Baud
  • 1974Eugène Riguidel
  • 1975Guy Cornou
  • 1976Guy Cornou
  • 1977Gilles Gahinet
  • 1978Gilles Le Baud
  • 1979Patrick Éliès
  • 1980Gilles Gahinet
  • 1981Sylvain Rosier
  • 1982Philippe Poupon
  • 1983Lionel Péan
  • 1984Christophe Cudennec
  • 1985Philippe Poupon
  • 1986Christophe Auguin
  • 1987Jean-Marie Vidal
  • 1988Laurent Bourgnon
  • 1989Alain Gautier
  • 1990Laurent Cordelle
  • 1991Yves Parlier
  • 1992Michel Desjoyeaux
  • 1993Dominic Vittet
  • 1994Jean Le Cam
  • 1995Philippe Poupon
  • 1996Jean Le Cam
  • 1997Franck Cammas
  • 1998Michel Desjoyeaux
  • 1999Jean Le Cam
  • 2000Pascal Bidégorry
  • 2001Éric Drouglazet
  • 2002Kito de Pavant
  • 2003Armel Le Cléac'h
  • 2004Charles Caudrelier
  • 2005Jérémie Beyou
  • 2006Nicolas Troussel
  • 2007Michel Desjoyeaux
  • 2008Nicolas Troussel
  • 2009Nicolas Lunven
  • 2010Armel Le Cléac'h
  • 2011Jérémie Beyou
  • 2012Yann Eliès
  • 2013Yann Eliès
  • 2014Jérémie Beyou
  • 2015Yann Eliès
  • 2016Yoann Richomme
  • 2017Nicolas Lunven
  • 2018Sébastien Simon
  • 2019Yoann Richomme
  • 2020Armel Le Cléac'h
  • 2021Pierre Quiroga
  • 2022Tom Laperche
  • 2023Corentin Horeau
  • 2024Tom Dolan · IRL
  • 2025Alexis Loison
  • 2026Nicolas Lunven

En jaune, les sept triples vainqueurs : Poupon, Desjoyeaux, Le Cam, Le Cléac'h, Beyou, Eliès, Lunven. Aucun marin n'a fait mieux en cinquante-sept ans.

Chaque nom de cette liste est entré par une porte qu'on s'apprête à refermer.

Pièce à conviction nº2

Les villes qui l'ont faite

Plus de cinquante ports, en France, en Irlande, en Espagne, au Royaume-Uni et au Portugal, ont accueilli la course depuis 1970. Chaque escale est cofinancée par les collectivités — marchés publics, subventions, mise à disposition des ports et des services municipaux. Autrement dit : chacune de ces villes, et leurs contribuables, ont payé leur part de ce patrimoine. Aucune n'a été consultée sur sa transformation.

KinsaleGijónLa Corogne BrestPornicLaredoPerros-Guirec ConcarneauLes Sables-d'OlonneCherbourg DieppeLa RochelleLorientQuiberon ArcachonSaint-MaloDouarnenezVigo DublinDún LaoghaireCrosshavenDingle FalmouthPlymouthPortsmouthCowes TorbayPortoSantanderBilbao RoscoffSaint-NazaireSaint-Gilles-Croix-de-Vie CaenDeauvilleLe HavreBordeaux PauillacNantesRouenRoyan PaimpolDunkerqueFécampPornichet La TurballePiriac-sur-MerSaint-Vaast-la-Hougue Saint-Quay-PortrieuxLa BauleGranville Boulogne-sur-MerLe CroisicBénodet La Trinité-sur-MerPort-la-Forêt

Le commun a payé chaque escale. Le privé a décidé seul.

Responsabilités

Qui a pris cette décision

Ce n'est ni une fatalité économique ni une décision fédérale. C'est un arbitrage d'entreprise, pris par des acteurs identifiés, à l'intérieur d'un contrat privé.

OC Sport Pen Duick
Organisateur · Auteur de la décision

Organise l'épreuve pour le compte du Figaro depuis 2011, dans le cadre d'un mandat renouvelé jusqu'en 2036. La proposition de changement de support vient de cette société : la classe Ocean Fifty l'écrit dans son propre communiqué.

Groupe Figaro
Propriétaire du nom · A entériné

Détient l'épreuve depuis 1980, ainsi que ses marques. Cosignataire de l'annonce du 17 juillet — pour une décision conçue, portée et défendue publiquement par son organisateur.

La classe Ocean Fifty
Bénéficiaire

Onze armateurs professionnels reçoivent un rendez-vous solitaire annuel de premier plan — un héritage qu'ils n'ont pas bâti. Seule partie prenante consultée avant l'annonce, selon son propre communiqué.

Deux signatures au bas de l'annonce. Une seule initiative. Et aucune voix pour ceux qui font la course.

  1. Le mandat est prolongé jusqu'en 2036

    Le Groupe Figaro et OC Sport Pen Duick annoncent douze années de partenariat supplémentaires. Le communiqué fixe la première priorité : « permettre aux jeunes talents de se confronter aux meilleurs skippers ».

  2. Vingt-et-un mois de réflexion à huis clos

    Le communiqué de juillet 2026 évoque une réflexion menée « depuis plusieurs mois ». Elle n'a associé publiquement ni la Classe Figaro Bénéteau, ni les skippers, ni les pôles de formation, ni les villes-étapes.

  3. Pendant ce temps, la course va très bien

    La 57e édition réunit 36 skippers, dont trois anciens vainqueurs revenus courir, 7 femmes, 10 bizuths et 5 étrangers. Le milieu constate un plateau « en constante augmentation ». Nicolas Lunven, 44 ans, y gagne son troisième titre. C'est ce produit-là qu'on va arrêter.

  4. L'annonce

    Passage en Ocean Fifty à compter de 2028. Le format, la flotte, la classe support et le modèle économique de l'épreuve changent en une annonce.

  5. Paprec claque la porte

    Le partenaire titre annonce la fin de son engagement au plus tard fin 2027, dénonçant la rupture avec « l'ADN d'une course à armes égales et très accessible ». Le premier financeur privé de l'épreuve la quitte en quelques heures.

  6. La Classe Figaro Bénéteau prend acte

    Elle annonce la création d'une épreuve solitaire en monotype, avec le soutien de la Fédération Française de Voile et du Groupe Bénéteau. La filière française se coupe en deux.

La chronologie dit l'essentiel : l'organisateur a d'abord sécurisé douze ans de mandat, puis a transformé le produit à l'intérieur du périmètre concédé. La promesse d'octobre 2024 — l'accès des jeunes talents — est l'exact inverse de la décision de juillet 2026.

Nommer les responsabilités

Un concessionnaire n'est pas un propriétaire — et encore moins un héritier

OC Sport Pen Duick n'a ni créé cette course, ni inventé son format, ni construit son palmarès. La société organise l'épreuve pour le compte du Groupe Figaro, depuis 2011, dans le cadre d'un mandat. Un concessionnaire reçoit une épreuve en dépôt : sa mission est de l'organiser, de la faire vivre et de la transmettre — pas d'en changer la nature. Le gérant d'un monument n'a pas vocation à en redessiner les plans.

Et c'est le plus incompréhensible : rien n'obligeait à détruire pour créer. OC Sport Pen Duick a toutes les compétences pour lancer un grand rendez-vous solitaire en Ocean Fifty sous une marque neuve — la société crée et exploite des événements, c'est son métier. Un événement indépendant aurait enrichi le calendrier sans rien retirer à personne. À la place, le choix a été fait de vider une épreuve existante de sa substance pour y loger un autre projet, en capitalisant sur un nom que cinquante-sept ans d'histoire ont rendu précieux. On ne crée rien ici : on réaffecte le bien d'autrui — celui des marins, des villes, du public — à son propre projet.

Hervé Favre, président d'OC Sport Pen Duick

L'annonce porte deux signatures, mais la décision a un auteur. La proposition vient de sa société — la classe Ocean Fifty l'écrit elle-même — et c'est lui qui la conçoit, la porte et la défend publiquement ; le propriétaire du nom l'a entérinée. Diriger l'organisateur mandaté d'un patrimoine collectif est une responsabilité particulière : on y est comptable devant plus large que son conseil d'administration. Un dirigeant qui engage la transformation radicale d'un bien qu'il ne détient pas, contre sa communauté entière, sans la consulter, et dont le premier résultat mesurable est le départ du partenaire titre le jour même, doit en répondre. Si le moratoire est refusé et que la filière se brise, la question de sa démission sera légitimement posée. On ne reste pas à la barre d'un navire qu'on a soi-même choisi de saborder.

Le Figaro, propriétaire — qui a entériné

Cette course est née dans un journal — L'Aurore, en 1970 — et c'est un journal qui l'a portée pendant trente ans en régie directe avant d'en confier l'organisation. Le Figaro n'est pas un actionnaire lointain : la course porte son nom. Et pourtant, tout indique que le propriétaire s'est contenté d'entériner un projet conçu par son prestataire. Un titre de presse qui laisse dénaturer, sans la défendre, l'épreuve populaire et méritocratique qui porte son nom depuis quarante-six ans, se déshonore — par action s'il l'a voulue, par abdication s'il l'a seulement laissée faire. Le nom du journal était sur les voiles des bizuths. Il sera désormais sur les flotteurs d'un grand prix.

Le Télégramme, actionnaire — le comble

OC Sport Pen Duick est une filiale contrôlée à 100 % par le Groupe Télégramme, l'entreprise de la famille Coudurier. Un groupe de presse breton, dont le lectorat est précisément le public des pontons de Concarneau, de Roscoff et de Saint-Quay — ces dizaines de milliers de lecteurs qui viennent chaque été serrer la main de trente-six marins dont dix inconnus. C'est ce groupe-là qui, via sa filiale, propose de réserver la course à onze équipes. La responsabilité de cette décision remonte, en droit comme en fait, jusqu'à l'actionnaire : elle engage Le Télégramme, et elle engage la famille qui le détient. Le journal de la Bretagne maritime devra expliquer à ses lecteurs pourquoi leur course ne sera plus la leur.

Pen Duick — et que penserait Éric Tabarly ?

Le nom même de la société organisatrice pose la question. Pen Duick, c'est le bateau d'Éric Tabarly — le cotre que son père voulait vendre et qu'il a passé sa vie à sauver, restaurer et transmettre, jusqu'à mourir en mer en le convoyant vers une fête de bateaux classiques. La société Pen Duick, il l'a fondée lui-même en 1973. Tabarly est l'incarnation exacte de ce que défend cette tribune : l'idée qu'un patrimoine maritime se reçoit, s'entretient et se transmet — et qu'on n'a pas le droit d'en être simplement le dernier propriétaire. Nous ne ferons pas parler les morts. Mais une société qui porte ce nom-là devrait savoir, mieux que toute autre, ce que transmettre veut dire. Le nom qu'ils ont reçu les oblige. La question de ce qu'Éric en penserait, chacun peut se la poser — et la réponse ne fait guère de doute sur les pontons.

Le fond du sujet

Ce que cette décision supprime

Le débat n'est pas « monocoque contre multicoque », ni « tradition contre modernité ». Il porte sur cinq caractéristiques qui font de la Solitaire ce qu'elle est — et qui disparaissent toutes en même temps.

  1. 01

    La monotypie — le seul filtre à talent pur de la course au large

    Instaurée en 1991. Depuis trente-cinq ans, tous les concurrents disputent la Solitaire sur un bateau strictement identique, voiles contrôlées, poids vérifiés. C'est ce qui donne au résultat une valeur de certification unique : un classement de Solitaire mesure le marin, pas son budget. Les Ocean Fifty sont des prototypes de générations différentes. Cette garantie disparaît. Et il faut dire une évidence que le nom porte à lui seul : la classe Figaro Bénéteau est la seule classe légitime de La Solitaire du Figaro. Le bateau porte le nom de la course. En 2028, cette épreuve deviendra la seule course au monde dont aucun bateau ne portera le nom.

  2. 02

    La densité de flotte

    Trente-six marins au départ en 2026 : trente-six sponsors, trente-six territoires d'ancrage, trente-six récits pour la presse et les villages d'escale. La classe Ocean Fifty plafonne à onze bateaux par ses propres règles. Une course à étapes vit du nombre. Onze trimarans, c'est un grand prix.

  3. 03

    L'accessibilité

    Une campagne annuelle en Figaro Bénéteau 3 se mène à partir de 50 000 à 70 000 € avec un bateau emprunté, et jusqu'à 200 000 € pour une campagne de haut niveau avec un bateau neuf. Une campagne Ocean Fifty se chiffre en millions d'euros par an — de l'ordre de vingt-cinq fois plus. L'ascenseur social de la voile française est démonté.

  4. 04

    L'ouverture, depuis 1970

    Voulue par les fondateurs Jean-Louis Guillemard et Jean-Michel Barrault : des amateurs au départ aux côtés des professionnels, et un classement pour les bizuths. Dix débutants ont pris le départ en 2026. À onze bateaux professionnels sous numerus clausus, cette ouverture n'a plus de support matériel.

  5. 05

    Le vivier — la fonction que rien ne remplacera

    Desjoyeaux, Le Cléac'h, Gabart, Gautier, Auguin, Cammas, Caudrelier, Richomme, Dalin : presque tous les grands noms de la course au large française ont été découverts ici, par leur seul talent, sur un bateau identique aux autres. C'est la fonction de vivier qui a fait de la France la première nation mondiale de la discipline. La supprimer, c'est tourner le dos aux marins qui incarnent cette course et qu'elle a révélés — et contracter une dette que la voile française paiera dans dix ans, quand la génération formée ailleurs ne vaudra pas celle qui fut formée ici.

La flotte 2026

36 marins · 7 femmes · 10 bizuths · 5 étrangers
3 anciens vainqueurs au départ

La flotte 2028, au mieux

11 trimarans maximum
Plafond fixé par les règles de la classe Ocean Fifty

La comparaison qu'ils ne feront pas

Deux mondes

Voici, côte à côte, la flotte que l'on arrête et la flotte qui la remplace. Les deux ont couru en 2026. Les chiffres parlent seuls.

La Solitaire du Figaro 2026Ocean Fifty 2026
Marins au départ3611, plafond de la classe
Âge moyenautour de 29 ansautour de 37 ans
Du benjamin au doyendes bizuths de 21 à 23 ans jusqu'à Nicolas Lunven, 44 ans — et vainqueurde Basile Bourgnon, 24 ans, à Erwan Le Roux, 51 ans
Femmes7 — une sur cinq1 — une sur onze
Débutants10 bizuths, avec un classement dédié depuis toujoursaucun accès débutant : pas de place libre, pas de classement d'entrée
Nationalités4, dont 5 skippers étrangersun plateau presque entièrement français
Budget annuel50 000 à 200 000 €de l'ordre de 1,5 à 2,5 M€
Comment on entreun bateau loué, un premier sponsor, un dossier d'inscriptionun siège ne se libère que si un sponsor s'en va — et il se négocie en millions

Âges estimés à partir des données publiques disponibles (listes d'inscrits, biographies des classes) — ordres de grandeur, non des statistiques officielles.

Onze bateaux, pas un de plus : la logique du club privé

Pourquoi ce plafond ? Il suffit de regarder qui il sert. Onze bateaux, c'est onze sponsors assurés d'être vus — le confort d'un classement où l'on ne peut pas finir plus loin que onzième. Pourquoi onze, d'ailleurs ? À trois, chacun serait assuré du podium — les anciens des classes multicoques, qui ont connu ces plateaux-là avant de les voir mourir, apprécieront. C'est surtout une porte fermée de l'intérieur : pour entrer, il faut racheter la coque d'un membre, au prix que la fermeture elle-même fait grimper. Les millions du nouveau venu ne financent pas la course — ils paient le ticket de sortie du sortant. Ceux qui votent la règle possèdent ce que la règle valorise : on a vu des copropriétés moins bien pensées. Et il faut mesurer ce que la décision du 17 juillet a produit dans l'heure : en faisant de ces onze coques les seuls billets d'entrée d'une épreuve patrimoniale de cinquante-sept ans, elle a offert une plus-value immédiate à la seule partie qui avait été consultée. Les membres du club n'ont même pas eu à lever le petit doigt : on leur a apporté la Solitaire sur un plateau. Un cercle privé a parfaitement le droit de fonctionner en cooptation, portes closes et cotisation en millions. Une épreuve patrimoniale, bâtie sur l'idée que n'importe quel gamin doué pouvait s'y inscrire, n'a pas le droit d'en devenir un. Leur modèle, c'est la porte fermée. Celui de la Solitaire, depuis 1970, c'était la porte ouverte.

Redoublement obligatoire !

Regardez d'où viennent les skippers Ocean Fifty. Pierre Quiroga, vainqueur de la Solitaire 2021. Baptiste Hulin, Erwan Le Draoulec, Matthieu Perraut, Basile Bourgnon, Anne-Claire Le Berre : la majorité du plateau est passée par le circuit Figaro. En 2028, l'épreuve reine de leur nouvelle classe sera… La Solitaire du Figaro. On les force à y retourner. Personne ne leur a demandé leur avis — pas plus qu'aux figaristes qu'on prive de la course, ni à quiconque. Un vainqueur de la Solitaire remettra son titre en jeu dans la course qui l'a formé, sept ans plus tard, sur un autre bateau, parce que deux bureaux en ont décidé ainsi. Ce n'est plus une école : c'est un redoublement général et obligatoire.

On ne remplace pas une école par une vitrine. On remplace seulement des élèves par des clients.

Contradictoire

Leurs arguments, et ce qu'ils valent

Nous résumons ci-dessous, fidèlement, les justifications avancées publiquement par les décideurs — et nous y répondons. Chacun peut vérifier sur pièces : les communiqués sont publics.

Leur argument nº1Le monde de la course au large s'est transformé : attentes du public, des partenaires, des médias et des collectivités, modèles économiques des événements — tout a changé, la course doit suivre.

Notre réponseTout a changé, en effet — et c'est précisément ce qui rendait la Solitaire irremplaçable. Partout ailleurs, la course au large est devenue une compétition de budgets. La Solitaire était la dernière grande épreuve où le classement ne devait rien au chéquier. Quand une chose devient rare, on ne la banalise pas : on la protège. Ils ont fait l'inverse.

Leur argument nº2Préserver la Solitaire, c'est lui donner les moyens d'évoluer pour rester la référence des prochaines décennies.

Notre réponseLa Solitaire a changé quatre fois de bateau — half-tonners, Figaro I, Figaro 2, Figaro 3 — sans jamais changer de nature, parce que le principe d'égalité a toujours été maintenu. Évoluer, elle sait faire. Ce qui est engagé ici n'est pas une évolution du support : c'est la suppression du principe. C'est la première fois en cinquante-sept ans.

Leur argument nº3Les fondamentaux sont conservés : une course en solitaire, par étapes, disputée au temps, ancrée dans les territoires.

Notre réponseSolitaire, étapes, temps cumulé : ces trois traits sont partagés par bien d'autres épreuves. Ce qui distinguait la Solitaire de toutes les autres au monde, c'était l'égalité stricte des bateaux et l'ouverture du plateau. Ce sont exactement les deux caractéristiques supprimées. Ce qu'ils conservent, c'est ce qui n'était pas rare.

Leur argument nº4 — octobre 2024L'ambition affichée lors du renouvellement du mandat : renforcer l'attractivité sportive pour permettre aux jeunes talents de se confronter aux meilleurs skippers.

Notre réponseVingt-et-un mois plus tard, le coût d'accès à cette confrontation est multiplié par vingt-cinq et le nombre de places au départ divisé par plus de trois. Il n'existe aucune lecture de la décision de juillet 2026 dans laquelle elle sert les jeunes talents. C'est la contradiction centrale de ce dossier, et elle est écrite dans leurs propres communiqués.

Et l'argument économique ne tient pas non plus.

Une reconstitution du compte d'exploitation de l'épreuve, établie à partir des comptes sociaux déposés par l'organisateur et des marchés publics notifiés par les villes-étapes, situe le gain attendu du basculement à quelques centaines de milliers d'euros par édition, au mieux — et dans le scénario où le partenaire titre n'est pas remplacé, ce qui est aujourd'hui l'hypothèse ouverte puisque Paprec est parti, le résultat devient négatif.

Nous ne prétendons pas que cette décision a été prise par appât du gain : les chiffres disent l'inverse, et c'est plus grave. Le bénéfice économique attendu est marginal, et le coût pour la filière est massif. Un patrimoine sportif de cinquante-sept ans a été engagé pour un gain qui ne le justifie pas — et le premier effet mesurable de la décision a été le départ, le jour même, du principal financeur privé de l'épreuve.

Reste alors une explication, que nous formulons comme une opinion assumée : le prestige. Onze trimarans géants à foils photographient mieux que trente-six monotypes de dix mètres ; des hospitalités embarquées se présentent mieux à un comité de direction qu'un ponton ouvert à tous. Nous y lisons un projet de vitrine — au bénéfice de l'image de ceux qui le décident, au détriment de ceux qui font la course. Une telle décision déshonore ceux qui l'ont prise, parce qu'elle échange une œuvre commune contre le rayonnement de quelques-uns ; et elle n'honore pas davantage ceux qui acceptent d'en recueillir le bénéfice sans avoir rien bâti de ce qu'ils reçoivent. S'ils veulent démentir cette lecture, un seul acte suffira : le moratoire.

Estimation établie à partir de sources publiques : comptes sociaux 2021-2024 d'OC Sport Pen Duick déposés au greffe de Lorient, marchés publics notifiés par les collectivités d'accueil, bilans d'édition publiés. Aucun compte de résultat par événement n'étant rendu public, ces chiffres sont des ordres de grandeur reconstitués, non des données certifiées. Nous publierons toute correction documentée qui nous sera adressée.

L'onde de choc

Qui paie l'addition

Une décision prise par deux entreprises produit ses effets sur une filière entière qui n'a pas été consultée.

Les skippers

Ceux qui ont investi dans un Figaro Bénéteau 3 voient la valeur résiduelle de leur bateau chuter sans préavis ni compensation.

Les bizuths

Dix débutants au départ en 2026. La voie d'entrée qu'ils ont empruntée n'existera plus pour ceux qui les suivent.

La Classe Figaro Bénéteau

Une flotte, un circuit et une communauté d'armateurs privés de leur épreuve phare du jour au lendemain.

Les pôles de formation

Port-la-Forêt, Lorient, les structures régionales : toute l'architecture de détection française est calibrée sur le Figaro.

Le Groupe Bénéteau

Un chantier français, un outil industriel et des emplois construits autour d'un monotype conçu pour cette course.

Les sponsors intermédiaires

Une PME régionale peut financer un Figaro. Elle ne peut pas financer un trimaran océanique. Tout un étage du sponsoring français disparaît.

Les villes-étapes

Moins de bateaux, c'est moins d'ancrages locaux, moins de skippers à parrainer, moins de récits pour la presse régionale.

Le public

La Solitaire était la course où l'on pouvait, sur un ponton, parler à trente-six marins dont dix inconnus qui seraient les champions de demain. Un grand prix de onze professionnels ne raconte pas cette histoire-là.

La Solitaire n'a pas été construite par ses propriétaires. Elle a été construite par ceux qui la courent.

Ce que nous demandons

Deux demandes. Aucune n'est irréaliste.

Nous ne demandons pas l'expropriation de qui que ce soit. Nous demandons que ceux qui ont bâti ce patrimoine soient assis à la table où l'on décide de son avenir.

  1. Un moratoire, et une vraie concertation

    Suspendre l'application de la décision et ouvrir une concertation formelle avec la Classe Figaro Bénéteau, la Fédération Française de Voile, les skippers, les armateurs, les pôles de formation et les villes-étapes. Vingt-et-un mois de réflexion à huis clos ne remplacent pas une consultation de la filière. Rien n'est irréversible : aucun contrat 2028 n'est annoncé, aucune ville-étape n'est engagée.

  2. Si le projet Ocean Fifty doit exister, qu'il porte son propre nom

    Créer un grand rendez-vous solitaire en multicoque est une ambition légitime. La faire vivre sous le nom d'une épreuve construite depuis cinquante-sept ans sur le principe exactement inverse ne l'est pas. Le nom tranche de lui-même : le bateau s'appelle Figaro Bénéteau, la course s'appelle La Solitaire du Figaro — la classe Figaro est sa seule classe légitime. Que la course des Ocean Fifty naisse sous sa propre marque, et que La Solitaire reste ce qu'elle est : monotype, dense, ouverte.

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Pour finir

Une mort annoncée n'est pas une mort certaine

L'édition 2027 sera la cinquante-huitième — et, si rien ne change, la dernière. Le nom continuera ; la course, telle que des milliers de marins l'ont vécue depuis 1970, s'éteindra. Mais rien n'est encore irréversible : aucun bateau n'est engagé, aucun contrat 2028 n'est annoncé, aucune ville-étape n'est signée. Ce qui a été décidé en une annonce peut être suspendu par une autre.

Cinquante-sept éditions, de Joan de Kat en 1970 à Nicolas Lunven en 2026. Sept triples vainqueurs. Presque tous les vainqueurs du Vendée Globe et de la Route du Rhum y ont appris leur métier. Ce patrimoine n'appartient pas seulement à ceux qui en détiennent la marque : il a été construit par des milliers de marins qui ont pris un départ, et par les territoires qui les ont accueillis.

Nous demandons simplement qu'on les consulte avant de le liquider.

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